... il salit, il ne respecte rien, il désincarne, il explore, il fouille, dans les moindres méandres, il triture la pensée, il explique, il extrapole, il émet des hypothèses, il fait son boulot de tribunal. Pour adoucir cela, nous entourons Sonia de nos regards, de toute notre force de soutien, où qu’elle soit en nous, nous allons la chercher, nous sentons quand elle frémit, quand elle se bloque, quand elle se raidit, quand elle se sait salie, attaquée injustement dans son intégrité, quand nous devons lâcher nos propres ressentis pour se caler sur les siens, pour ne pas s’écouter soi-même, cela n’a aucun intérêt, mais pour faire ce pourquoi nous sommes là, pour ne jamais oublier, c’est dur pour tout le monde, il faut rester à l’écoute.

Les jurés sont appelés, un par un, on les nomme, ils les récusent, les femmes surtout, on se demande bien pourquoi. Ils sont 11 donc maintenant, 9 titulaires, 2 remplaçants, un par jour explique le procureur général, ils vont devoir juger sans haine, avec leur intime conviction. Quelle drôle d’expression pour parler de l’intime justement, de ce qui ne devrait JAMAIS apparaître au grand jour, de ce qui fait notre jardin secret, de ce que les autres ne connaissent pas, ne doivent pas connaître, et pourtant, c’est bien de cela dont il sera question, de l’intérieur d’un foyer, d’une relation humaine, d’un truc qu’on n’expose pas parce qu’on nous a toujours dit que c’était à nous, que ça ne regardait pas les autres. Et là, on en parle. Ils en parlent, tous ces inconnus ou ces proches, ceux que l’on a fait citer, les experts qui ont expertisé, les frères, les sœurs, ils ont leurs certitudes, leurs explications, leur main tendue vers le ciel… « je le jure… », si fort, si dérisoire.

Celui-ci s’emmêle dans son récit, c’est dur de se souvenir, surtout qu’il a lui-même des choses à se reprocher, c’est dur d’être un frère. Le linge sale se déballe, pour lui, pour tenter tout ce qu’on peut, tout ce qu’ils peuvent, s’excusant de ne pas bien parler français quand les idées se bousculent ou que les réponses ne sont pas celles attendues, c’est dur d’être un frère. Heureusement il y a la sœur, elle, elle sait comment laver l’honneur de son frère, elle va le sauver, elle met toute son énergie, elle le défendrait contre l’évidence, elle a sorti ses griffes, impitoyable pour celle qui fut un jour, sa belle-sœur, son amie, sa confidente… C’est devenu SA CAUSE, elle chasse, elle attrape, elle étouffe sa proie. On joue sa peau, alors il faut y aller à fond, sans retenue, sans remord. On invente, de tout, de l’impensable surtout, plus c’est gros, plus ça passe :

« Qu’elle arrête de mettre des piments dans le vagin de sa jeune sœur! Et puis toutes ces relations avec nos cousins, avec ses collègues je le sais, c’est elle qui me l’a dit, c’est forcément vrai puisque c’est elle qui me l’a dit. Vous voyez je ne vous mens pas, c’était avant le mariage, et même pendant, c’est une vraie salope vous savez. Mais ce n’est pas entièrement de sa faute, c’est sa famille qui manipule, qui lui prend son salaire, qui la tape, c’est sa famille, je le sais, elle me l’a dit. »

Fathia, Samia puis Djamila se posteront devant la barre, au cœur de l’arène, dos au public, égrainant leur témoignage, justes, patientes, résistantes aux attaques de pit-bull, faut se méfier des pit-bulls ce peut être très méchant, c’est pas facile d’être une sœur, de savoir qu’elle a souffert, d’entendre ses cris, ses silences, surtout ses silences. C’est ça le plus dur, le silence au milieu de la souffrance. Comment les comprendre, comment les entendre, c’est dur d’entendre.

Lentement, elles démontent, défont les arguments d’avant, disent ce qu’elles savent, pas grand chose en fait, le silence était bien entretenu, le secret bien gardé. Elles ont cru les escaliers capables de se dérober, le pied d’une écolière qui s’écrase sur son visage lors d‘une séance de gymnastique, le coin du placard mal refermé, elles y ont cru, c’était tellement simple. Merci, merci mesdames de votre courage, de votre force, de votre honnêteté, d’avoir dit avoir cru, d’avoir compris, et alors d’avoir soutenu, sans réserve, avec colère parfois, mais sans lâcher, sans la lâcher, sans le lâcher, portant plainte, au premier coup porté cette fois, contre une autre, contre Fathia justement, il a rudement bien fait de taper ce jour-là… C’est dur d’être une sœur.

L’appel des témoins, le défilé des dos que l’on peut voir se tordre, se tendre, se serrer, s’affaisser, on devine parfaitement les mains accrochant la barre comme on tient le bastingage d’un navire par gros temps, s’arrimer, tenir bon, voilà tout l’enjeu, dire puis faire front, aux questions de la présidente, du procureur général, des parties civiles puis enfin de la défense, mannequin de magazine aux dents longues, il est là le pit-bull, qui fustige la province: « les petites filles marocaines sont comme ci, les hommes marocains sont comme ça, oui mesdames et messieurs les jurés, au Maroc ce n’est pas comme chez nous! » Chez ces gens là…

Maître K. distribue habilement un papier, peut-être pour son contenu, sans doute pour montrer combien ce témoin tremble devant ce lapin sorti du chapeau, voilà, la cour commence à comprendre, repère petit à petit la mascarade, le cinéma. Où sont les caméras? Pouce madame, nous ne jouons plus. L’expert a dit : « quand il n’y a plus de jeu, il n’y a plus de je, il n’y a plus d’autre, l’autre est chosifié, et là, ça dérape ». Et ça dérape fort, on parle de viol madame.

Deux jours pour comprendre, pour tenter de comprendre l’innommable, l’indicible, l’inhumain, la bestialité, l’incommensurable brutalité et l’arrogance de celui qui disait avoir honte de parler de sa vie sexuelle aux gendarmes mais qui n’a pas eu honte de l’étaler ici, devant ce tribunal, pérorant, invectivant son ex femme, ses ex belles-sœurs, se vantant même de ses « exploits », deux jours, c’est long, c’est éprouvant, c’est indispensable pour entendre tous ceux qui peuvent dire quelle horreur ce fut pour elle.

Malgré tout cet impressionnant cérémonial, la cour, les robes noires, l’hermine sur les épaules de l’avocat général, malgré cette enceinte emplie d’histoires plus terribles les unes que les autres, malgré ce bois usé, de tant de mains l’agrippant, oui, malgré tout ça il fait le beau, le fier, l’hautain, il toise, cherche du regard sa proie, veut la déstabiliser, la faire passer pour une pute, manie le micro comme une star de télé réalité, reproduit les effets de manche de son avocate sortie d’un plateau de télé, là où c’est probablement sa vraie place. Elle surjoue son rôle, agace profondément la cour, les jurés. Un avocat se doit de faire son travail, chacun doit être défendu, cela va sans dire, mais comment peut-on être si irrespectueuse, si agressive, si arrogante? La justice des hommes est-elle à ce point cynique? Tous les coups sont-ils permis? Non.

Lorsque l’avocat général commence son réquisitoire, avant les plaidoiries, la tension monte, monte encore. Il prend son temps ce procureur, il explique, très pédagogue avec les jurés, ce que lui a retenu de tous ces débats, de tous ces déballages, de ces deux jours de procès. L’avocate de la défense se tasse sur son banc, elle grimace, elle se cache, elle baisse la tête… et lui, il comprend à ce moment là qu’il est déjà condamné, son sourire tombe en même temps que ses épaules, il s’affaisse, avale difficilement sa salive, se tord les mains. 8 ans de réclusion criminelle sont requis avec mandat de dépôt et injonction de soin. Très vite l’audience est levée pour laisser les jurés délibérer et rendre leur verdict populaire.

Alors l’attente commence, interminable, il fait froid, il pleut sur la ville, la nuit est déjà là. On se réchauffe avec un chocolat, on se raconte des anecdotes, des futilités, pour ne pas être figées par cette tension insupportable.

Retour dans la salle d’audience, l’ambiance a changé, la police se déploie partout, encadre désormais le prévenu, fait barrière entre les clans, la vigilance se voit dans leurs yeux, dans leur maintien. Ils sont prêts, au cas où. « Levez-vous monsieur. Selon les articles blabla bla… la cour d’assise vous reconnaît coupable des faits qui vous sont reprochés et vous condamne…blabla bla… »

Voilà, c’est fini, pas le temps de prendre la mesure de ce qui vient d’être dit, juste qu’elle a été cru, c’était là sa plus grande crainte et déjà on court, encadrées par un policier en civil, oreillette en marche, nous partons par une porte dérobée, on court encore dans la rue, jusqu’à la voiture, et on part, très vite, dans la nuit…

Nonan